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Wednesday, November 25, 2009

Une histoire de trillions

Le journaliste américain Michael Johnson a publié le 20 novembre dernier un article dans le New York Times dans lequel il a livré les résultats de calculs laborieux pouvant nous aider à nous familiariser avec le trillion qui, signe des temps, est en train de s’imposer de plus en plus comme l’unité d’évaluation des coûts des guerres, du montant des fortunes ou du volume des dettes.
Pour ceux qui l’ignorent encore, le trillion égale 1000 milliards, c'est-à-dire 1 suivi de douze zéros. Beaucoup de commentateurs américains parlent par exemple de la guerre du trillion de dollars (One trillion-dollar war) pour désigner la guerre d’Irak qui a très probablement dépassé ce montant faramineux. Un trillion de dollar n’est pas une mince affaire. D’après les calculs fournis par Michael Johnson, si un trillionnaire en dollars (il n’y en a pas encore, mais peut-être un jour on en aura) décide de compter sa fortune à la main dollar après dollar, il aura besoin de 32000 ans. On aura besoin de beaucoup plus, 240.000 ans exactement, si l’on veut compter toutes les sommes payées sur la planète Terre pour développer et acquérir des armes nucléaires, sommes qui s’élèvent jusqu’à présent à 7,9 trillions de dollars.
Si au lieu des dollars, on compte les kilomètres, le trillion est plus impressionnant encore. Quelqu’un qui décide de concrétiser la folie de parcourir un trillion de kilomètres, il lui faut faire vingt cinq millions de fois le tour de la terre, pas un de moins.
Il n’y a pas si longtemps, on avait beaucoup moins de problèmes avec les zéros à la droite du un. Les comptes se faisaient à l’aide des cent et des mille, le million lui était le chiffre magique. Celui qui en avait était auréolé du titre admiré et envié de millionnaire. Du moins jusqu’à l’irruption du milliard qui banalisa brusquement les millionnaires. Ils sont devenus si nombreux, qu’eux-mêmes se comptent déjà en… millions. Place donc aux milliardaires dont la liste des cent premiers est publiée annuellement, après actualisation, par le magazine américain Forbes. Dans le classement de 2009, Bill Gates a repris son habituelle première place qu’il a cédée l’année dernière à l’investisseur américain Warren Buffet, et ce, en dépit d’une baisse de 18 milliards de dollars de sa fortune.
L’homme le plus riche de la planète n’a donc « que » 40 milliards de dollars. Il est encore très loin du trillion mais, au rythme où va le monde, avec une espérance de vie de plus en plus en plus allongée, des dents de plus en plus longues et un système financier global de plus en plus fou, il n’est pas impossible de voir naître un jour ici ou là les premiers trillionnaires.
Cependant, si l’on regarde du côté des personnes morales et des institutions, on constatera qu’il y a déjà quelques trillionnaires. Très rares certes, mais il y’en a. On peut parfaitement qualifier l’Etat chinois de trillionnaire, si l’on prend en compte les deux ou trois trillions de dollars qui reposent dans les sous-sols de la banque centrale chinoise, fruits de l’extraordinaire dynamisme des exportateurs chinois et de la sage gestion des fruits de la croissance.
De l’autre côté du Pacifique, il y a un autre genre de trillionnaire : le trillionnaire négatif. Parce que les Américains sont de grands gaspilleurs devant l’Eternel, parce que leur pays vit depuis des années bien au dessus de ses moyens, parce que l’Etat fédéral, en plus des guerres coûteuses qu’il mène, s’est trouvé obligé il y a quelques mois d’intervenir massivement pour sauver des centaines de banques et d’entreprises de la faillite, la dette américaine se compte désormais en trillions. Les milliards, eux, ne servent plus que dans le calcul du service de la dette.
Avec une dette qui s’élève actuellement à 12 trillions de dollars, les Etats-Unis paient 202 milliards d’intérêts par an. Avec un endettement supplémentaire de plus d’un trillion de dollars par an, la Maison blanche a calculé qu’en 2019, le service de la dette dépassera les 700 milliards de dollars, soit plus que les budgets combinés des ministères de l’Intérieur, de l’Education, de l’Energie et des guerres d’Irak et d’Afghanistan…
Il faut souhaiter que la Maison blanche ne se contente pas de faire des calculs sur le volume de sa dette et le montant des intérêts à payer, mais de se pencher surtout sur les moyens de renverser la tendance. Car quand on emprunte avec frénésie et on dépense sans compter, un jour viendra où l’on se rend compte qu’il n’est plus possible ni de rembourser ni d’emprunter encore. Et c’est la faillite.
Si les Etats-Unis veulent des propositions pour les aider à renverser la tendance et ne pas foncer tout droit vers la faillite, il y’en a en pagaille. Voici une proposition intéressante : la Maison blanche pourrait se demander sur le sens, l’utilité et l’intérêt de 700 bases militaires et 250.000 soldats à l’étranger (sans compter ceux qui guerroient en Irak et en Afghanistan), disséminés dans 135 pays. Ont-ils servi à préserver les intérêts américains dans le monde ? Difficile de répondre par l’affirmative quand on sait le nombre de revers et d’échecs accumulés entre le désastre vietnamien et la catastrophe irakienne.
Remettre en cause progressivement cette présence militaire à l’étranger inutile et coûteuse d’une part, et introduire une bonne dose de modestie et d’humilité dans la politique étrangère américaine d’autre part, voici deux bonnes recettes qui pourraient aider les Américains à arrêter l’hémorragie financière dont est victime leur pays. L’autre alternative est de continuer à accumuler les trillions de dettes. Mais c’est une alternative qui ne peut pas durer indéfiniment. La faillite est au bout du chemin. Et elle interviendra bien avant que l’Amérique n’atteigne le quadrillion de dollars de dette : 1 suivi de quinze zéros.

Monday, November 23, 2009

Tony Blair dans le pétrin

Les Européens l’ont échappé belle. Ils ont choisi le Belge Herman Van Rompuy au poste de président de l’UE, et ils ont bien fait, même si Valéry Giscard d’Estaing ne cachait pas sa déception de ne pas voir élire un « George Washington européen », et même si Daniel Cohn-Bendit pestait contre cette élection qui a propulsé à la tête de l’Europe « un président fade ».
Ils ont bien fait, car s’ils avaient choisi le candidat britannique Tony Blair, ils seraient maintenant dans le pétrin. Si elle avait eu lieu, une telle élection aurait alors coincidé avec la publication de documents en possession de la commission d’enquête qui prépare un rapport sur la participation du Royaume Uni à la guerre d’Irak et dont les auditions de responsables politiques et militaires britanniques commencent mardi 24 novembre. Et ces documents sont tellement accablants que si Blair était élu, l’Europe se serait retrouvé avec un président qui traîne derrière encore plus de casseroles bruyantes qu’il n’avait traînées jusque là.
L’UE l’a donc échappé belle car, n’en déplaise à Cohn-Bendit, mieux vaut un président « fade » qu’un président dont les mensonges et les duperies sont désormais consignés dans leurs détails les plus sordides dans des documents rendus publics par « The Sunday Telegraph » dans son édition du 22 novembre.
Le 16 juillet 2002, apprend-on dans ces documents, le président de la Commission des affaires étrangères de la Chambre des Communes, Donald Anderson, posa clairement la question à Tony Blair, alors Premier ministre : « Sommes nous en train de nous préparer pour une possible action militaire en Irak ? » Blair répondit tout aussi clairement : « Non, on n’a pas pris de décisions concernant une action militaire. »
Cette réponse était un mensonge caractérisé puisque, d’après les documents en possession de la Commission d’enquête, « la planification pour le déploiement (des troupes britanniques en Irak) a commencé en février 2002 ». Donc au moment où l’ancien Premier ministre britannique répondait « Non » à la question du président de la Commission des affaires étrangères, il se préparait déjà à la guerre à côté de son ami George Bush depuis au moins cinq mois, faisant fi de l’opposition exprimée haut et fort par l’opinion publique britannique, par la majorité des pays du monde et par les principales instances internationales.
Mieux encore, deux semaines avant la réponse négative de Blair, le 28 juin 2002 exactement, les responsables du Central Command américain (Centcom) avaient tenu une conférence sur la planification de la guerre avec leurs alliés britannique et australien. Le 13 août 2002, toujours selon ces documents, le comandant du Centcom, le général Tommy Franks, décida que les troupes britanniques envahiront l’Irak par le nord, c'est-à-dire par la Turquie.
Notons ici que la Turquie fut incluse dans les préparatifs de la guerre sans que les planificateurs n’aient pris la peine d’attendre son accord. Le refus des autorités turques de laisser des armées étrangères utiliser leur pays pour envahir l’Irak avaient accru les difficultés de Tony Blair qui, dans le secret et la précipitation, se trouva obligé de changer la destination de ses troupes de la Turquie au Koweït.
Mais ce n’est pas le plus grave. Le secret que Blair était obligé de garder allait avoir des conséquences désastreuses sur la conduite de la guerre par les soldats britanniques. Préparant l’invasion dans le secret, Blair ne pouvait ni commander l’armement nécessaire à temps ni envoyer les premiers contingents dans des avions de transport militaires. Chose extraordinaire, Blair avait eu recours aux vols civils réguliers entre Londres et le Koweït pour envoyer ses premiers soldats qui étaient obligés d’enregistrer, avec les passagers ordinaires, armes, munitions et bagages. Evidemment les services de contrôle de l’aéroport londonien ont tout confisqué aux pauvres soldats, y compris « les couteaux et les coupe-ongles, les briquets et les allumettes ».
Les préparatifs étaient si chaotiques que certains soldats envoyés pour faire la guerre n’avaient reçu « que cinq cartouches chacun », déplorait le lieutenant-colonel Dunn, cité par les enquêteurs. Le sous-équipement des soldats à tous les niveaux était tel que « le vol à grande échelle pouvait devenir institutionnalisé, puisque les commandants d’unités et de sous-unités regardaient ailleurs quand ils n’encourageaient pas les raids organisés contre d’autres unités pour faire face à la pénurie »…
Le pillage pendant la guerre est la chose la plus courante et la plus banale. Mais le pillage à grande échelle entre unités d’une même armée combattant le même ennemi, restera sans doute dans les annales.
Pour récapituler, Tony Blair a menti sur la question des armes de destruction massive, a menti sur les préparatifs de la guerre, est allé à l’encontre de l’exigence de paix formulée par la majorité des Britanniques, a méprisé l’opinion publique internationale et envoyé en guerre des unités de soldats si démunies qu’elles n’ont eu d’autre choix que de se piller les unes les autres.
Tony Blair sera convoqué au début de l’année 2010 pour s’expliquer devant la commission d’enquête qui a promis « un rapport indépendant et objectif ». Son « témoignage » est impatiemment attendu, car tout le monde se demande comment se prendra-t-il pour justifier les mensonges, les duperies et, pour tout dire, les crimes qu’il a commis à l’égard de son pays et de l’Irak.
Mais le plus extraordinaire est qu’un homme avec un curriculum vitae entaché d’autant de scandales et de détails sordides n’hésite pas à présenter sa candidature pour présider l’une des plus prestigieuses institutions de la planète, l’Union Européenne qui, encore une fois, l’a échappé belle.

Saturday, November 21, 2009

Nouvelles réalités en Asie-Pacifique

En foulant le sol de la Corée du sud, au terme de sa récente tournée asiatique d’une semaine, le président américain Barack Obama a dû pousser un soupir de soulagement. Enfin il arrive dans un pays où il n’avait aucune question embarrassante à soulever, aucun problème épineux à régler, aucun dossier délicat à traiter derrière des portes closes avec ses hôtes sud-coréens. En effet, Séoul est l’une des rares capitales au monde, pour ne pas dire la seule, avec laquelle Washington entretient depuis près de 60 ans des relations calmes et radieuses, n’ayant jamais été affectées par la moindre petite vague. Sur les deux principaux sujets qui forment la base de leur alliance, la Corée du nord et la coopération économique, les deux pays ont toujours eu des vues harmonieuses.
Pendant soixante ans, les Etats-Unis ont entretenu des relations tout aussi harmonieuses avec le Japon. Mais les choses ont brusquement changé le 30 août 2009, le jour où l’opposition libérale, dirigée par Yukio Hatoyama, balaya les conservateurs après 54ans de pouvoir quasi-ininterrompu. Avant l’arrivée du Parti démocrate du Japon au pouvoir, les responsables américains se sentaient aussi à l’aise à Séoul qu’à Tokyo. Le premier à sentir que les choses ont réellement changé, c’est Barack Obama lors de sa récente visite au Japon.
Bien qu’Obama et ses hôtes japonais aient réaffirmé avec plus ou moins de conviction que l’alliance nippo-américaine est aussi forte et aussi stratégique qu’avant, il était clair pour tout le monde qu’une page est définitivement tournée et que les deux pays s’apprêtent à entamer l’écriture d’une nouvelle page de leur histoire. Pour reprendre la jolie formule du professeur Kunihiko Miyake qui enseigne les relations internationales à l’université Ritsumeiken de Kyoto, « les deux pays sont dans le même lit, mais ils rêvent de choses différentes. »
A un moment où le pouvoir mondial est en train de glisser de l’Atlantique vers le Pacifique, le Japon ne peut plus se permettre de continuer d’obéir au doigt et à l’œil et à acquiescer avec toute la politesse japonaise et l’empressement de l’allié fidèle à tous les désirs de Washington, comme ce fut le cas pendant plus de 60 ans. L’insistance japonaise sur la révision du statut qui régit la présence des 47000 Marines US à Okinawa, et la décision annoncée par Tokyo de mettre un terme en janvier prochain à sa mission de ravitaillement dans l’océan indien de la coalition internationale qui se bat en Afghanistan, ne sont que les premiers signes annonciateurs d’un changement de nature dans la relation nippo-américaine où l’indépendance en terme de pouvoir de décision est en train de se substituer à la loyauté inconditionnelle et à l’acquiescement automatique. C’est le principal message avec lequel Obama a quitté Tokyo.
Mais c’est en Chine que Barack Obama a dû sentir plus fortement encore la réalité du grand changement stratégique qui secoue le monde avec le déplacement inexorable du centre de gravité de l’Atlantique vers le Pacifique.
Richard Nixon était le premier président américain à aller en Chine en visite officielle du 21 au 28 février 1972 (Obama n’avait alors que 11 ans). Et bien qu’il eût qualifié les huit jours qu’il avait passés dans la Chine de Mao de « semaine qui a changé le monde », les Etats-Unis n’avaient réellement changé d’attitude que sept ans plus tard en établissant en 1979 des relations diplomatiques avec Pékin après les avoir rompues avec Taïwan.
Obama est arrivé il y a quelques jours en Chine, et il a dû se rendre compte que sa mission est autrement plus difficile que celle de son prédécesseur il y a trente sept ans. Il est arrivé dans un pays transformé en un temps record en une véritable puissance économique et politique de la région Asie-Pacifique.
La Chine qui ployait sous une pauvreté endémique il y a trente ans, possède aujourd’hui près de 3 trillions de dollars de réserves en devises, le 1/10e du « PNB » mondial. Cela dénote le dynamisme époustouflant des industries exportatrices de ce pays qui est devenu le principal argentier du monde et le plus grand créancier des Etats-Unis qui poursuivent leurs guerres coûteuses grâce, entre autres, à l’achat massif par Pékin de bons de trésor américains.
Obama est arrivé en Chine avec un bon nombre de dossiers épineux pour la résolution desquels Washington désire ardemment une attitude conciliante de la part des dirigeants chinois : la réévaluation de la monnaie chinoise, la stabilisation du système financier international, l’aide de Pékin pour le Pakistan dans sa lutte contre le terrorisme taliban, l’aide de Pékin sur les dossiers nucléaires nord-coréen et iranien, sans parler du climat ou des déficits commerciaux vertigineux engendrés par le dynamisme débordant des exportateurs chinois.
A la lumière de tous ces dossiers plus épineux les uns que les autres, on voit bien que les Etats-Unis ont bien plus besoin de la Chine qu’elle n’a besoin d’eux. On comprend aussi les raisons du profil bas et des précautions extrêmes prises par Obama en Chine pour ne pas froisser ses hôtes. Pratiquement aucun sujet « délicat » n’a été évoqué publiquement par le président américain. Ni Tibet, ni Dalai Lama, ni Taiwan, ni Ouigours, ni droits de l’homme, sujets que Washington avait l’habitude d’aligner immanquablement sur la table chaque fois que des responsables américains et chinois se rencontrent.
Mais en dépit du profil bas et des précautions, la moisson d’Obama en Chine a été un peu maigre. Le principal message avec lequel il est rentré de Pékin, pour reprendre la formule de Willy Lam, professeur d’histoire à l’université chinoise de Hong Kong, est que « le dragon chinois ne s’est pas seulement réveillé, mais il crache du feu ».

Wednesday, November 18, 2009

Le pouvoir limité de la Maison blanche

Dans une précédente chronique publiée au lendemain du discours de Barack Obama au Caire, le 4 juin 2009, nous avons écrit ceci : « Par sa bonne foi évidente qui tranche avec la mauvaise foi de son prédécesseur, par sa vaste culture et sa connaissance substantielle de l’islam qui tranchent avec la pitoyable ignorance de son prédécesseur, par son évidente impartialité dans le dossier israélo-palestinien qui tranche avec la partialité de son prédécesseur, par son analyse rationnelle des questions irakienne et afghane qui tranche avec les fanfaronnades désastreuses de son prédécesseur, Barack Obama a incontestablement réussi à donner une autre image de l’Amérique, une image positive. »
Cinq mois et demi plus tard, nous nous rendons compte que nous étions allés assez vite en besogne et que nous avions tiré des conclusions hâtives sur la base d’un simple discours. Il faut dire que pour les millions d’Arabes et de Musulmans, le discours du Caire, tant au niveau du ton que du contenu, a constitué une nouveauté si attrayante et si enthousiasmante que la parole d’Obama était prise pour argent comptant. On était si enchanté de l’écouter que, consciemment ou inconsciemment, on ne voulait pas gâcher la fête par des questions du genre : « Appliquera-t-il ce beau discours du Caire dans la pratique politique et diplomatique de l’Etat fédéral américain ? »
Force est de constater que la promesse d’une solution juste au Moyen-Orient et le ton conciliant envers l’Iran, pour ne prendre que ces deux exemples, ont été des paroles en l’air. Pour être clair, il faut insister sur le fait qu’on ne remet pas en cause ici la bonne foi de Barack Obama. Il pensait ce qu’il disait au Caire et on n’avait aucune raison de douter de sa détermination à faire quelque chose pour le sempiternel conflit israélo-arabe et à mettre un terme aux trois décennies de relations orageuses avec l’Iran.
Seulement la bonne foi sans un pouvoir réel de décision est insuffisante, et le président américain est le premier à en faire l’expérience. Sans doute Obama n’a pas que les questions palestinienne et iranienne en tête. Il a deux guerres sur les bras, une crise économique qui continue à faire des ravages dans le secteur vital de l’emploi, des défis sérieux en Extrême-Orient avec une Chine de plus en plu puissante et un Japon de moins en moins conciliant etc… Mais, avec le peu de temps qu’il a passé à tenter de changer les choses au Moyen-Orient, il a dû se rendre à l’évidence que les clés ne se trouvent pas à la Maison blanche et que celle-ci n’a pas le pouvoir de faire ce qu’elle veut au niveau des dossiers complexes de cette région troublée.
Il est bien évident que si ça ne tenait qu’à la Maison blanche, le conflit israélo-arabe aurait été résolu depuis longtemps, car toutes les administrations qui se sont succédées pendant les quatre dernières décennies ont essayé de pousser vers une solution. Mais toutes ont buté contre un mur infranchissable érigé par un puissant Lobby qui, jusqu’à ce jour, noyaute le Congrès et le Main Stream Media de manière à ce que les intérêts d’Israël passent avant ceux des Etats-Unis. Ce noyautage est tel que le représentant démocrate Howard Berman n’hésite pas à déclarer : « Je suis sioniste avant d’être démocrate ». Et il n’est pas le seul membre du Congrès à faire passer les intérêts d’Israël avant ceux de son propre pays.
Plusieurs présidents américains, qu’on croyait être les hommes les plus puissants de la terre, n’ont pas caché leur frustration face à l’arrogance et à l’intransigeance d’Israël. George Bush père était souvent exaspéré par Yitzhak Shamir au cours de son mandat sans qu’il pût lui imposer quoi que ce soit. Bill Clinton était sorti de ses gonds après une rencontre avec Benyamin Netanyahu. S’adressant à ses conseillers, l’ancien président avait explosé : « Mais pour qui diable se prend-il ce type ? Croit-il que c’est Israël qui est la superpuissance ? ». Le dernier président à ruminer sa frustration, même s’il n’a encore rien dit, c’est Obama. Après avoir engagé un bras de fer avec Netanyahu, après avoir tenu bon pendant deux ou trois semaines sur la question du gel de la colonisation, l’actuel président américain s’interdit désormais même la prononciation du mot colonie.
Mais le pouvoir fortement réduit de la Maison blanche ne se limite pas à la seule question palestinienne. On a toutes raisons de croire que l’administration Obama n’a pu se donner les moyens d’appliquer sa propre politique à l’Iran. A ce niveau, on est en effet loin du discours du Caire dans lequel le chef de l’exécutif américain parlait de la grande civilisation persane, du grand peuple iranien et de son droit au nucléaire civil, de la responsabilité américaine dans le renversement du régime démocratique de Mohamed Mosaddeq et de la main tendue de l’Amérique. Obama parlait avec un enthousiasme tel de sa détermination à normaliser les relations entre Téhéran et Washington que tout le monde croyait que cette normalisation allait se concrétiser dans les jours qui suivent.
Cinq mois et demi après le discours du Caire, la tension est plus vive encore entre les Etats-Unis et l’Iran et les tambours de la guerre, après s’être tus pendant quelques temps, se font de plus en plus bruyants. Si au Congrès et dans les médias, nul ne s’étonne que l’on parle avec « émotion » de la « menace iranienne », et que l’on pousse avec frénésie vers « l’intensification des sanctions » contre l’Iran, on est pour le moins interloqué par le changement de ton soudain du côté de l’exécutif. Mme Clinton prévient que « les Etats-Unis n’attendront pas indéfiniment », et le chef d’état major, Michael Mullen, qui qualifie encore l’Iran de « menace existentielle contre Israël », estime qu’il est préférable d’arriver à une solution diplomatique sur le nucléaire iranien, mais en cas d’échec, l’US Air Force et la Navy devraient entrer en action »…
Etrange démocratie américaine où le président élu renonce si promptement à appliquer une politique dans l’intérêt de son pays et baisse si facilement les bras face à un Lobby qui continue obstinément et méthodiquement à faire passer les intérêts d’un pays étranger avant ceux des Etats-Unis d’Amérique.

Monday, November 16, 2009

Le dangereux marché du mercenariat

Depuis l’effondrement de l’Union soviétique et l’émergence des Etats-Unis comme l’unique superpuissance du monde, deux tendances contradictoires n’ont cessé de se développer avec d’importantes conséquences pour la politique de défense américaine : une réduction croissante du nombre des soldats de l’US Army d’une part, et une extension des zones de guerre et d’intervention américaine d’autre part. Le nombre des soldats américains s’élevait à 2,1 millions en 1990 ; il n’est plus que de 1,4 million aujourd’hui. Ce qui n’a pas empêché les Etats-Unis de s’engager dans deux grandes guerres à 10.000 kilomètres de leur territoire et dont l’une, en Irak, mobilise 130.000 soldats, et l’autre, en Afghanistan, mobilise 60.000 (sans compter ceux qui guerroient sous la bannière de l’Otan). Ce chiffre pourrait bientôt s’élever à 100.000 si le président Obama approuvait la demande du général McChrystal.
Ce double mouvement de rétrécissement de la taille de l’armée et d’extension des zones d’intervention a forcé le Pentagone à recourir aux entreprises militaires privées pour les charger des tâches qui relevaient auparavant de la responsabilité de l’armée américaine. Parler d’entreprises militaires n’est pas très approprié. Il serait plus juste d’utiliser les termes entreprises de mercenariat pour désigner ces multinationales de la sécurité qui s’appellent Blackwater, Dyncorp, Triple Canopy, Kellog Brown & Root (filiale de Halliburton que présidait Dick Cheney de 1995 à 2000), Kroll, Control Risk, Olive Security, Wackenhut etc…
Le recours aux mercenaires qui se voient confier des responsabilités qui étaient assumées avant par une armée disciplinée, structurée et obéissant à un commandement militaire lui-même obéissant à un commandement civil, a forcément des conséquences graves sur la politique étrangère et de défense des Etats-Unis et des répercussions néfastes sur leur réputation et leur image dans le monde. Concrètement, ce recours aux mercenaires se traduit par des brèches dans le monopole étatique de l’usage légitime de la violence, comme disent les constitutionnalistes. On n’exagère nullement en disant que l’on assiste à une privatisation rampante de la politique étrangère américaine dans les zones de conflit, dans la mesure où des milliers de mercenaires qui servent en Irak et en Afghanistan ne reçoivent leurs ordres ni de la Maison blanche ni du Pentagone, mais du siège de Blackwater en Caroline du nord.
La plus tristement célèbre de ces entreprises de mercenariat et la plus puissante entre elles est Blackwater. Ses rentrées d’argent se chiffrent en milliards de dollars et elle emploie des dizaines de milliers de mercenaires, principalement en Irak et en Afghanistan. Anciens soldats chiliens du régime de Pinochet, anciens défenseurs de l’apartheid sud africain, Américains désoeuvrés à la recherche d’aventures et de gain rapide, les employés de Blackwater se distinguent essentiellement par un excès de muscles et un déficit de matière grise, si l’on en juge par les bavures innombrables commises en Irak et en Afghanistan.
Le 16 septembre 2007 restera une journée noire dans les annales de Blackwater. 17 Irakiens ont été massacrés et 20 autres blessés parce qu’ils ont eu le malheur de croiser sur leurs chemins les mercenaires de Blackwater. Ceux-ci, escortant des fonctionnaires du département d’Etat à Bagdad, avaient semé la terreur parmi les automobilistes irakiens. Ils tiraient aveuglément sur tous ceux qui n’arrivaient pas à se dégager à temps de la route empruntée par le cortège des diplomates américains. Pour ceux qui sont familiers avec la circulation infernale du centre de Bagdad, la tentative de dégager à coups de mitraillettes une artère bouchée par les embouteillages montre le vide vertigineux, intellectuel et moral, de ces mercenaires à qui le Pentagone a confié la défense des intérêts américains.
Plus de deux ans après, ce massacre continue de faire des vagues. La semaine dernière, le New York Times a révélé que les dirigeants de Blackwater avaient déboursé un million de dollars pour corrompre de hauts responsables irakiens et les inciter à la fois à enterrer l’affaire et à annuler la décision des autorités de Bagdad d’expulser du pays l’entreprise de mercenariat et ses employés sans scrupules.
Plus de deux ans après, Blackwater est toujours massivement présente en Irak et aucune suite judicaire n’a été donnée à l’affaire devant les tribunaux irakiens. Preuve que Blackwater n’a pas seulement des « talents » en matière de protection des diplomates ou d’interrogatoire et de torture des prisonniers, mais elle est tout aussi capable de corrompre ceux qui sont en mesure de remettre en cause sa présence dans le pays ou de poursuivre ses employés coupables de crimes.
Dans cet immense marché du mercenariat, Blackwater n’est pas l’unique entreprise à protéger des employés qui souffrent de graves déficits intellectuels et moraux. Pendant la guerre des Balkans des années 1990, plusieurs mercenaires de DynCorp ont été épinglés dans « des affaires de racket et de trafic d’adolescentes ». La personne intègre qui a dénoncé ces malversations a été virée et les coupables protégés de toute poursuite par un rapatriement rapide.
La question qui se pose est comment le pays qui se veut le modèle à suivre dans le monde peut-il se permettre de salir sa réputation en recourant à des entreprises de sécurité du genre Blackwater et DynCorp ? Comment peut-il confier des missions d’une importance vitale pour les intérêts et la réputation des Etats-Unis à des mercenaires qui ne sont soumis à aucune règle juridique et à aucun précepte moral ? La moindre des précautions que la puissance américaine aurait dû prendre avant d’aller s’approvisionner dans le marché du mercenariat est de fixer des règles et d’édicter des lois qui clarifient les droits et délimitent les responsabilités des mercenaires qui travaillent à proximité des champs de bataille. C’est parce qu’une telle précaution n’a pas été prise que les tueurs de la place Nisour à Bagadad et les coupables de « racket et de trafic d’adolescentes » au Kosovo continuent de vivre paisiblement après avoir commis leurs crimes.

Wednesday, November 11, 2009

A quoi bon négocier avec un rouleau compresseur?

On ne sait pas trop si, en décidant de ne pas briguer un nouveau mandat, le président palestinien, Mahmoud Abbas, visait à faire pression sur les Américains et les Israéliens avec le peu de moyens à sa disposition, ou s’il est réellement fatigué et a perdu tout espoir en la vertu du dialogue pour l’édification d’un Etat palestinien.
Il faut dire que l’homme a toutes les raisons de se sentir fatigué, découragé, désespéré et trahi. Au regard du nombre incalculable des échecs, des déconvenues, des engagements non tenus par les Israéliens, mais aussi par les Américains depuis le 13 septembre 1993, date de la signature des accords d’Oslo, ce qui étonne ce n’est pas que Mahmoud Abbas décide d’abandonner, mais qu’il le décide si tardivement.
Etant l’un des principaux architectes des accords d’Oslo, il est le mieux placé actuellement pour mesurer le fossé vertigineux entre ce qui fut signé par les parties palestinienne et israélienne alors, et la réalité sur le terrain aujourd’hui. Etant l’un des principaux négociateurs depuis près de deux décennies avec divers gouvernements israéliens, il connaît plus que tout autre la profondeur de la mauvaise foi des politiciens israéliens et la constance du soutien inconditionnel qui leur est prodigué par les administrations américaines successives.
Pour qu’un homme continue de négocier avec ses spoliateurs alors que ceux-ci, tout en lui donnant l’impression de négocier, continuent de le spolier d’année en année, il doit être animé d’une volonté d’acier de récupérer son bien. Jusqu’au jour où il se rend compte qu’il ne pourra ni récupérer ce qui lui a été pris par la force, ni garder le peu qui lui reste.
Mahmoud Abbas se trouve aujourd’hui dans l’impossible position où il ne peut ni récupérer les terres spoliées de ses ancêtres, ni défendre le peu de terres qui restent contre le rouleau compresseur de la colonisation. Et c’est parce qu’il est pleinement conscient de la situation intenable dans laquelle il se trouve qu’il a cette fois tenu bon de ne pas reprendre les négociations, arrêtées depuis 2008, avant le gel de la construction dans les colonies.
L’incroyable « sortie » de Mme Hillary Clinton assurant que les Israéliens ont fait « des concessions sans précédent sur la question des colonies », alors que tout le monde sait qu’ils n’ont jamais été aussi déterminés à ne pas faire la moindre concession, a irrité encore plus Mahmoud Abbas et a probablement accru sa détermination à rendre publique son intention de jeter l’éponge.
Dimanche dernier, des centaines de Palestiniens sont descendus dans la rue pour demander à Mahmoud Abbas de ne pas les abandonner et l’exhorter à se représenter encore à la prochaine élection. Mais à supposer qu’il réponde positivement à la demande des manifestants, qu’il se représente et qu’il réussisse encore une fois à se faire élire. Il fera quoi de son nouveau mandat ? Négocier encore et encore avec un rouleau compresseur ? A quoi ça sert sinon à se tromper soi-même et à contribuer à leurrer le monde en lui faisant croire que le rouleau compresseur négocie alors que ses ravages sur le terrain n’ont jamais cessé depuis 42 ans ?
Cela fait cinq ans jour pour jour que le leader Yasser Arafat a disparu, laissant derrière lui un peuple désorienté, une classe politique divisée et un processus de paix dans l’impasse. Quelques mois après lui, son ennemi irréductible Ariel Sharon sombre dans le coma (il y est toujours). Mais la disparition de ces deux principaux protagonistes du conflit israélo-arabe cordialement détestés l’un par le peuple israélien et l’autre par le peuple palestinien, loin de débloquer le processus de paix, a encore compliqué la donne.
Ce que l’on constate est que quand les deux principaux responsables israélien et palestinien sont irréductiblement ennemis, comme c’est le cas pour Yasser Arafat et Ariel Sharon, le processus de paix avait du plomb dans l’aile. Et quand les deux principaux responsables sont cordialement amis, comme c’est le cas pour Mahmoud Abbas et Ehud Olmert, (celui-ci invitant assez souvent celui-là chez lui pour parler de paix autour d’un dîner), le processus n’a pas décollé non plus.
Il y a trente cinq ans jour pour jour, Yasser Arafat s’adressait à l’Assemblée générale de l’ONU en ces termes : « Pourquoi ne pourrais-je pas rêver ? Pourquoi ne pourrais-je pas espérer ? La révolution ne traduit-elle pas dans les faits les rêves et les espoirs ? Alors agissons ensemble pour que mon rêve devienne réalité, pour que je puisse revenir d’exil avec mon peuple et vivre là bas en Palestine…dans un unique Etat démocratique où chrétiens, juifs et musulmans vivraient dans la justice, la fraternité et le progrès. » C’était le 13 novembre 1974.
Il y a cinq ans jour pour jour, Yasser Arafat mourrait, emportant avec lui dans sa tombe ses rêves et ses espoirs. C’était le 11 novembre 2004. L’Autorité palestinienne qu’il a présidée de 1996 jusqu’à sa mort n’a rien pu faire face à la détermination du rouleau compresseur israélien. Lui succédant à la présidence, Mahmoud Abbas n’a pas eu plus de succès, bien que les portes de la Maison blanche lui fussent grandes ouvertes du temps de Bush comme au temps d’Obama.
Les Palestiniens parlent maintenant de plus en plus d’autodissolution de l’Autorité palestinienne et d’abandon des négociations. Jusqu’à ce jour, celles-ci n’ont été rien d’autre que la feuille de vigne derrière laquelle Israël cache au monde la réalité hideuse d’un apartheid qui n’a rien à envier à celui des Boers sud-africains.
En parlant de l’éventualité de l’autodissolution de l’Autorité palestinienne, Saeb Erekat, Nabil Abou Rdeina et leurs amis ne peuvent pas ne pas avoir en tête le discours d’Arafat devant l’Assemblée générale de l’ONU, et en particulier le passage relatif à l’ « unique Etat démocratique ». Si la révolution et la lutte armée ne sont plus d’actualité, si le rouleau compresseur de la colonisation travaille jour et nuit et si les grandes puissances continuent de regarder ailleurs, que reste-t-il à faire sinon à s’inspirer de l’exemple sud-africain et se préparer à la résistance civile pour l’égalité des droits dans le cadre de l’ « unique Etat démocratique » ?

Monday, November 09, 2009

L’espoir vient de l’Extrême-Orient

Depuis le lancement du Forum de coopération Chine-Afrique en 2000 jusqu’à la quatrième conférence de ce Forum tenue à Charm el Cheikh les 8 et 9 novembre 2009, les relations sino-africaines ont connu un développement spectaculaire. Cette décennie de coopération intensive entre la Chine et l’Afrique contraste singulièrement avec le passé douloureux de l’exploitation outrancière des ressources minières africaines par les puissances européennes, du régime de l’échange inégal imposé au continent noir et du transfert net et continu de richesses aux dépens des pauvres d’Afrique et en faveur des riches d’Europe.
Depuis un demi siècle, les rapports Nord-Sud n’ont jamais été bénéfiques pour les pays africains qui, en dépit de la vague des indépendances du début des années 60 du siècle dernier, ont été contraints à continuer sur la voie de l’échange qui avait toutes les caractéristiques de l’échange prévalant durant la période coloniale. Depuis un demis siècle, la nature de l’échange imposé a fait que plus l’Europe prospère plus l’Afrique sombre dans la misère.
Sans doute la mauvaise gouvernance, la corruption, la multiplication des coups d’état, les guerres civiles, les pandémies sont pour beaucoup dans la perpétuation du sous- développement en Afrique, mais la nature de l’échange post-colonial est l’abcès initial autour duquel ont germé d’autres abcès qui continuent de gangrener le continent noir.
Durant des décennies, les Africains attendaient que le soulagement vienne du Nord riche et industrialisé. Attente vaine évidemment, car même l’agriculture africaine n’a pas échappé aux ravages de la cupidité nordique. Les subventions des agricultures européennes à coups de milliards d’euros ont détruit les structures de l’agriculture africaine et jeté des millions de paysans dans l’enfer des bidonvilles, alimentant la pauvreté, les maladies et l’instabilité politique. Certes des dirigeants européens, comme l’ancien président français Jacques Chirac, ont exprimé à plusieurs reprises leur colère contre les ravages causés à l’Afrique par ces subventions, mais ils n’ont rien pu faire contre la voracité des lobbies agricoles et agro-alimentaires qui, pour faire des pressions et obtenir plus de subventions encore, n’hésitent pas à arroser les champs avec des millions de litres de lait, comme on l’a vu récemment dans certains pays européens.
L’espoir est venu de là où on ne l’attendait pas. De l’Extrême-Orient. De la Chine. Ou, pour paraphraser le titre de l’essai du chercheur Sénégalais, Adama Gaye, de la rencontre de l’Autruche africaine et du Dragon chinois. La chance réside désormais non pas dans l’impossible « coopération Nord-Sud », à la promotion de laquelle tant d’énergies intellectuelles et politiques ont été gaspillées, mais de la rencontre entre « l’Autruche africaine qui patine en queue de peloton du développement » et « cette Chine, dragon rugissant du XXIe siècle », pour reprendre les expressions du chercheur sénégalais.
Dans les forums Nord-Sud des années 1980 et 1990, les discours des dirigeants africains étaient souvent teintés de déception et d’amertume engendrées par les promesses non tenues. Maintenant, dans les forums Chine-Afrique, les discours des dirigeants africains sont différents. On y lit ni déception ni amertume. Bien au contraire, tous chantent les louanges de la Chine et de ses « nombreux efforts pour réaliser ses promesses vis-à-vis des pays africains. » En déclarant à l’ouverture dimanche de la Conférence de Charm el Cheikh que « la Chine a pleinement tenu ses promesses d'aide aux pays africains dans les domaines de l'énergie, des routes et des infrastructures de base », le président soudanais, Omar al Bachir n’a pas exprimé seulement sa propre opinion, mais celle de la plupart de ses collègues africains.
Sans doute, la Chine n’est pas une organisation humanitaire géante dont le but dans la vie est de soulager les souffrances et la misère des Africains. C’est un pays comme les autres qui a ses intérêts économiques et stratégiques et dont les penchants pour l’Afrique ne sont pas motivés par des sentiments philanthropiques. Toutefois, la Chine a su instaurer avec l’Afrique le genre de relations mutuellement bénéfiques que les Européens n’ont jamais voulu établir.
La différence entre les rapports Nord-Sud d’une part et Chine-Afrique d’autre part est qualitative. Les Européens achètent les matières premières africaines en fixant eux-mêmes les prix et en sachant pertinemment, sans jamais s’y opposer, que l’argent versé retournera vers les banques européennes alimenter les comptes privés de décideurs peu scrupuleux et se souciant de l’intérêt de leurs pays comme d’une guigne. En revanche, la Chine achète les matières premières africaines, mais construit des ponts, des routes, des chemins de fer, des logements, des conduites d’eau, des centrales électriques etc…
L’Europe envoie des hommes d’affaires en Afrique négocier des contrats où ne figurent nul intérêt pour l’Afrique et les Africains. La Chine envoie des hommes d’affaires aussi, certes, mais envoie en même temps un million de Chinois, ingénieurs, techniciens et ouvriers spécialisés, pour prendre en charge les centaines de chantiers dans plusieurs pays d’Afrique.
L’espoir qui vient de l’Extrême-Orient est d’autant plus grand que la Chine n’est pas la seule à investir massivement pour le développement des infrastructures en Afrique. Le Japon aussi a son propre programme pour l’Afrique dans le cadre de la série de TICAD (Tokyo International Conference for African Development) qui, depuis près d’une décennie, réunit régulièrement les responsables japonais et africains. Le Japon lui aussi ne donne pas d’aide financière directe, de peur qu’elle ne se retrouve dans des comptes suisses, mais envoie ses ingénieurs et ses techniciens bâtir des écoles, des hôpitaux et autres infrastructures qui manquent terriblement à l’Afrique.
Le continent noir et ses centaines de millions d’habitants seraient dans de bien meilleures conditions si les pays du nord avaient agi dans les décennies qui avaient suivi les indépendances comme le font les deux géants de l’Extrême-Orient depuis le début du XXIe siècle. Mais avec des « si », on mettrait Paris en bouteille comme on dit.